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Fukushima, 2 ans après

En France : Tirer les leçons de la catastrophe de Fukushima pour faire avancer la sûreté

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Deux ans après l’accident de Fukushima, en France, la sûreté des installations et l’organisation en cas de crise font l’objet d’améliorations continues, s’appuyant sur les réexamens et sur le retour d’expérience. Le drame nippon a incité à envisager les risques en cas de situations hors normes.

Mars 2013. Deux ans après l’accident de Fukushima, l’approche française en sûreté nucléaire, questionnée par l’accident japonais, a été précisée sur certains aspects : il faut envisager des situations extrêmes et être capable d’y faire face. La France a audité ses installations afin d’évaluer leur résistance à des aléas extrêmes et a réexaminé son organisation de crise.

Le drame nippon soulève plusieurs questions : les installations nucléaires françaises peuvent-elles résister à des agressions naturelles de grande ampleur ? Sont-elles capables de faire face à la perte durable du refroidissement ou des alimentations électriques ? Comment répondre à des défaillances affectant simultanément toutes les installations d’un même site, alors que certains moyens de secours sont communs à deux réacteurs… ?

À la demande du Premier ministre français, François Fillon, un audit de l’ensemble des installations nationales est lancé dès mars 2011 : les évaluations complémentaires de sûreté (ECS). Les délais sont courts. En septembre 2011, les exploitants doivent avoir remis leur rapport. « Ils ont estimé si, oui ou non, leurs installations pouvaient résister à un séisme 50 % plus fort que celui retenu pour le dimensionnement de la centrale, à des crues 30 % plus fortes et à des pluies doublées », résument Karine Herviou et Caroline Lavarenne, expertes de l’IRSN chargées de l’instruction des dossiers ECS.

 

Intervenir sur site en 24 heures

Concernant les pertes de sources froides ou électriques, les exploitants ont évalué le délai dont ils disposeraient avant un accident grave, avec fusion du cœur, ou avant les premiers rejets. Ils ont proposé des dispositifs pour y faire face : groupe électrogène à moteur diesel d’ultime secours pour parer à une panne conjointe de l’alimentation et des groupes diesels de secours existants, pompes…

L’objectif est de gagner du temps avant l’arrivée des moyens provenant de l’extérieur du site, à savoir la force d’action rapide nucléaire prévue par EDF, qui pourrait se rendre sur tout site français en difficulté en 24 heures maximum. Celle-ci serait capable d’évaluer la situation puis de déployer ses moyens, basés dans quatre localisations sur le territoire français, en trois à cinq jours au plus.

Fin 2011, l’IRSN tirait trois conclusions de l’instruction des 85 rapports d’ECS rendus. Il soulignait en premier lieu l’existence d’écarts de conformité sur certains sites concernant des dispositions prévues pour faire face aux situations envisagées dans les ECS. Des systèmes de ventilation des groupes électrogènes à Paluel (Seine-Maritime), à Flamanville (Manche) et à Saint-Alban (Haute-Garonne) sont sous-dimensionnés en cas de séisme. « Avant de se prononcer sur la résistance en cas de phénomène ‘hors norme’, encore faut-il que les installations soient conformes à ce que prévoient les examens de sûreté », insiste Caroline Lavarenne. EDF s’est ainsi engagé à effectuer cet examen complet de la conformité des dispositions prévues pour fin 2012.

Le référentiel relatif à la perte de source électrique envisagée sur 24 heures seulement doit être revu. Celui qui concerne la perte de source froide sur 100 heures et un seul réacteur doit aussi être révisé. « L’Autorité de sûreté nucléaire a demandé aux exploitants d’identifier pour fin 2013 les référentiels à revoir », poursuit l’experte. « Il est vraisemblable que ces réflexions mèneront à augmenter les réserves en eau, en fioul…, sur chaque site. »

L’idée d’un noyau dur (ensemble de moyens matériels – générateur diesel, pompe… – et humains), prévu pour résister à des agressions extrêmement importantes, a émergé. Les exploitants ont été tenus de définir les matériels à y inclure et les exigences à y associer pour le 30 juin 2012. Les experts de l’IRSN ont effectué un travail similaire en parallèle pour préparer l’expertise. « Il fallait déterminer le niveau de séisme auquel ce noyau dur devait résister. Les sismologues et géologues ont dû tester et croiser différentes méthodes d’évaluation », explique Karine Herviou.

Les propositions de noyau dur faites par EDF en juin n’ont pas été jugées suffisantes par l’Institut : « Les tests sur le simulateur Sofia montrent que les moyens proposés n’évitaient pas la fusion du cœur du réacteur », ajoute-t-elle. Sur la base de cette étude de l’IRSN, les groupes permanents d’experts réunis en décembre dernier à la demande de l’ASN ont recommandé qu’EDF fasse évoluer le contenu du noyau dur.

 

Le noyau dur, un dispositif de sûreté ultime pour résister aux situations extrêmes

Assurer de manière durable les fonctions de sûreté vitales, en cas de perte totale des sources froides ou de l’alimentation électrique, à la suite d’une agression hors norme, tel est l’objectif du noyau dur. Zoom sur le processus en cas d’accident.

Le noyau dur, un dispositif de sûreté ultime pour résister aux situations extrêmes 

 

Deux cellules de crise créées

Le drame japonais est intervenu alors qu’une organisation de crise renforcée était sur le point d’être mise en place à l’IRSN. « L’adoption de celle-ci a été reportée, afin d’y inclure le retour d’expérience de Fukushima », explique Didier Champion, directeur de la crise à l’Institut. « Deux nouvelles cellules de crise ont été créées : l’une, chargée des personnes exposées et des questions sur les risques pour la santé, et l’autre, qui organise une surveillance adaptée de la radioactivité en France métropolitaine et dans les Drom-Com, en cas d’accident. »

Les événements de mars 2011 ont souligné l’importance de la cellule communication à l’IRSN. Cette dernière a dû faire face à une forte demande des médias, mais aussi des élus et des commissions locales d’information. Un interlocuteur sera désormais dédié à l’information de l’ensemble d’entre eux.

 

Vingt balises en plus

L’accident de Fukushima a accéléré la mise en œuvre de nouveaux moyens par l’IRSN, en particulier une capacité de modélisation inverse. Grâce à cette dernière, il est possible de déterminer le rejet radioactif à partir de valeurs relevées par des balises de télémesure du rayonnement. « Cette méthode permet d’évaluer le terme-source [1] bien plus vite qu’en procédant à des prélèvements puis des mesures », explique Didier Champion. « Pour améliorer les performances de cette méthode, l’IRSN prévoit qu’en cas d’accident une vingtaine de balises seraient disposées rapidement sur le terrain afin de renforcer la densité des points de surveillance. »

Avoir connaissance des rejets dans les meilleurs délais aide à prendre des mesures immédiates de protection des populations. De nouveaux moyens de mesure permettent, ou permettront à court terme, de réaliser des cartes de dépôt des radionucléides relâchés lors d’un rejet. Cette cartographie est indispensable pour définir les zones contaminées. Elle sert aussi à mettre en place les actions de protection des populations et de gestion des territoires : éloignement des populations, restriction de la consommation de denrées contaminées… Le dispositif Marcassin, spectromètre gamma porté par un quad et testé en 2012 à Fukushima, cartographie les multiples radionucléides à l’échelle de parcelles. Ulysse, spectromètre embarqué dans une voiture, et bientôt dans un avion, est quant à lui destiné à des relevés à grande échelle.

Les exercices internes pour entraîner les équipes de crise de l’IRSN se sont diversifiés pour faire face à des situations de grande ampleur : capacité d’établir un programme de mesure dans des délais ; entraînement des laboratoires à analyser en urgence des échantillons de composition inhabituelle et complexe ; test de capacité de mesure à l’aide de moyens mobiles.

L’Institut va proposer au Codirpa [2] des scénarios d’accidents avec des rejets plus importants et plus longs. Ils permettront d’éprouver et d’adapter les éléments de doctrine de gestion post-accidentelle publiés par l’ASN, en les confrontant à des situations plus complexes que celles considérées jusqu’à présent.

 

A l’étranger : renforcer les installations en Europe

Dès 2011, l’Europe se lançait dans l’analyse de la robustesse de ses installations nucléaires. Quelles conclusions en a-t-elle tirées ? « Aucune autorité de sûreté n’a jugé nécessaire de fermer immédiatement un site. Mais toutes considéraient que la robustesse des installations devait être accrue », résume Philippe Jamet, commissaire de l’Autorité de sûreté nucléaire et président du comité européen chargé de piloter la revue par les pairs des stress tests. « Quatre recommandations étaient émises en avril 2012 : harmoniser les méthodes de détermination des événements extrêmes ; mettre en œuvre les améliorations en confinement découlant de l’accident de Three Miles Island (Etats-Unis) ; réévaluer périodiquement la sûreté ; renforcer les sites par des équipements mobiles et des équipes de secours. »

Chaque pays membre a été tenu d’élaborer un plan d’action national. Ont suivi des échanges entre pairs au premier trimestre 2013. « Cet exercice est une préparation européenne à l’édition 2014 de la réunion de la convention internationale sur la sûreté où l’ensemble des États présentera l’état de sûreté de son pays et les enseignements tirés de Fukushima », remarque Philippe Jamet.

 

 

3 questions à Sophia Majnoni, chargée des questions nucléaires pour Greenpeace France

La société civile a-t-elle suffisamment été informée au moment du drame de Fukushima ?
L’IRSN a réalisé un travail de pédagogie et d’information important et inédit. Sans chercher à être rassurant, il a eu le courage de prendre position pour une évacuation plus large que celle ordonnée par les autorités japonaises.

Et sur les stress tests ?
La France a fait un effort de transparence notable à l’échelle européenne. Nous regrettons néanmoins le refus d’intégrer des spécialistes non institutionnels aux équipes. Nous avons cependant bénéficié d’un niveau d’échanges avec l’Autorité de sûreté nucléaire et l’IRSN. Selon un de nos contre-experts américain, cela aurait été inenvisageable aux États-Unis.

Le dialogue avec les experts vous paraît-il parfois difficile ?
Il est dommage que la transparence s’arrête au bord de certains sujets sensibles, comme les chutes d’avions ou la recherche, pour les gaines de combustibles, d’alliages alternatifs au zirconium, qui génère des dégagements d’hydrogène. La non-publication des documents d’étude empêche la contre-expertise critique et la montée en compétence de la société civile.

 

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Notes :
1. Le terme-source désigne le rejet accidentel dans l’environnement de produits radioactifs d’une installation nucléaire.
2. Le comité directeur pour la gestion de la phase post-accidentelle d’un accident a été mis en place en 2005 par l’ASN pour définir des éléments de doctrine, par exemple ceux portant sur la protection et le suivi sanitaire des populations.

 

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