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Les études épidémiologiques environnementales peuvent-elles répondre aux interrogations sociétales ?

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​Source : Magazine Repères n°13, Mai 2012

Les études épidémiologiques autour des centrales sont censées répondre aux questions de la société. Y parviennent-elles ? Regards croisés d’un élu de la Drôme, département fortement nucléarisé, et d’un scientifique épidémiologiste de l’Institut.

 

Quelle est l’utilité des études épidémiologiques environnementales ?

Dominique Laurier : L’intérêt est pédagogique et sociétal. Ces études répondent à un questionnement de la population plus qu’à un besoin de connaissance scientifique. Les gens ont envie de connaître la fréquence d’apparition des cancers là où ils habitent.

Gérard Chaumontet : Mon expérience d’élu me rend plus nuancé. La population autour du site du Tricastin [Drôme] a intégré la présence d’équipements qui sont source d’emploi. Il n’y a pas d’interrogations ni de craintes au quotidien. L’étude sanitaire [1], cofinancée par le conseil général de la Drôme et l’ASN [2] et réalisée par l’ORS [3], a répondu à une démarche des pouvoirs publics, et non à une demande de nos concitoyens. Les Français n’ont pas cette culture du risque environnemental, comme au Royaume-Uni ou en Scandinavie. La distribution laborieuse des pastilles d’iode en est l’illustration.

D. L. : Le côté rassurant des études menées sur le Tricastin ou sur l’une des 18 autres centrales nucléaires françaises participe sans doute à ce détachement, puisque aucune corrélation avec le cancer n’avait été faite… jusqu’à récemment. Une étude française, menée par l’Inserm [4] et l’IRSN, publiée en janvier , corrobore des résultats allemands observant une augmentation des cas de leucémie infantile près de certains sites, bien que cette étude ne permette pas de mettre en cause l’exposition aux rayonnements ionisants.

G. C. : C’est lors d’événements « externes » très médiatisés, tels cette publication ou l’accident de Fukushima, que les émotions apparaissent. La population se tourne alors vers les élus et les scientifiques en quête d’informations.

 

Le “manque d’intérêt” est-il lié à une information insuffisante ?

G. C. : Nous essayons de communiquer au maximum autour des études et des actions en cours, mais les retours sont faibles. Les réunions publiques ne déplacent pas les foules. C’est difficile pour les élus et les associations environnementales, qui sont parfois obligés de créer des coups médiatiques pour que l’information diffuse. 

D. L. : Les enjeux ne sont pas les mêmes pour l’IRSN, qui privilégie la validation par les pairs, et donc les publications. Nous souhaitons aussi répondre aux questions des citoyens et des médias grâce à nos relations avec l’Anccli [5] et les CLI [6]. Pour éviter de créer le doute, les informations proposées au grand public sont pondérées et débarrassées des aspects trop techniques. Mais le but reste de livrer les constats sans rien cacher, quelle que soit la part d’incertitude qu’ils comportent.

G. C. : Visibilité et crédibilité passent également par la case politique. Impliquer des élus et des membres de CLI, en leur permettant par exemple d’assister à des inspections sur site, renforce leur image à l’égard des organismes publics comme l’ASN et l’IRSN. Faire les choses au grand jour démontre qu’il n’y a pas de connivence et que tout n’est pas « bidouillé d'avance » . 

D. L. : Toujours dans une démarche de transparence, un document d’information, réalisé par l’IRSN avec l’Anccli et l’INVS [7], présente ce que l’on peut attendre concrètement d’études épidémiologiques autour des installations nucléaires… et leurs limites, notamment en ce qui concerne la causalité des cas de cancer recensés.

 

Quels sont les freins au développement de l’épidémiologie environnementale en France ?

D. L. : En premier lieu, les moyens et outils de notre politique de santé publique. Lancer des études à grande échelle, indispensables pour obtenir des données satisfaisantes, nécessite de posséder des registres des cancers nationaux. Hormis la leucémie infantile, pour laquelle un registre est ouvert depuis 1990, un enregistrement systématique des cancers survenant en France n’existe pas. Un système multisource [8] de surveillance sanitaire est en cours d’installation, mais sa fiabilité à grande échelle reste à démontrer.

G. C. : Le financement est un autre obstacle. Si l’étude émane d’une CLI, il lui appartient de trouver le budget, ce qui est problématique. Certaines de ces commissions sont associatives et fonctionnent grâce aux subventions des collectivités locales, avec participation éventuelle de l’ASN.

D. L. : Les rares initiatives régionales présentent de surcroît une limite. Elles sont cantonnées à un contexte local. À défaut d’études nationales, il est important de travailler sur l’approche multisite [9], pour vérifier si une observation est spécifique d’une zone ou se retrouve autour de plusieurs installations.

G. C. : Maintenant qu’elle est bien structurée, l’Anccli devrait fédérer le processus. La CLI de chaque site lancerait son étude, mais en s’appuyant sur des méthodologies communes, de façon que l’ensemble des données recueillies puissent être comparées. Un suivi à intervalles réguliers, tous les 8-10 ans par exemple, permettrait de surveiller les évolutions dans le temps.  

D. L. : L’étude sur la leucémie infantile est un bon exemple, puisque plusieurs analyses ont déjà été effectuées sur l’incidence enregistrée en France depuis 1990 et que seule la 5e publication, sur le suivi 2002-2007, a décelé une augmentation des cas à proximité des centrales, qui ne semble cependant pas présenter de lien avec l’exposition aux rayonnements ionisants.

 

Par quelles évolutions doit passer l’épidémiologie pour se rapprocher des attentes sociétales ?

D. L. : L’épidémiologie peut soulever des facteurs environnementaux et pousser vers certaines hypothèses. Pour aller plus loin, elle doit s’associer à d’autres domaines scientifiques, en particulier la toxicologie et la génomique, pour rechercher les biomarqueurs d’exposition ou d’effets précoces. La recherche des risques associés à une exposition environnementale va se transformer dans les décennies à venir. C’est l’objet de l’association européenne Melodi, que l’IRSN a contribué à fonder en 2010.

G. C. : L’avenir de l’épidémiologie passe par la multidisciplinarité et la Drôme œuvre en ce sens avec un projet de pôle de toxicologie environnementale et d’écotoxicologie, sans équivalent en Europe. Les effets combinés et cumulatifs de toute sorte de stress à très faibles doses pourront ainsi être étudiés et les résultats mis à disposition des scientifiques et des citoyens.

 

 

A retenir​​

  • L’épidémiologie doit s’associer à d’autres domaines scientifiques comme la toxicologie et la génomique.
  • L’absence de registre national des cas de cancer en France limite les possibilités d’épidémiologie environnementale à l’échelle du pays.
  • L’épidémiologie doit prendre en compte les effets synergiques de toutes sortes de polluants à faibles doses.
  • Le financement d’une étude émanant d’une commission locale d’information dépend essentiellement des subventions des collectivités locales.

 

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Notes

1- Sur les cancers autour du site du Tricastin.

2- Autorité de sûreté nucléaire. www.asn.fr

3- Observatoire régional de santé Rhône-Alpes. www.ors-rhone-alpes.org

4- Institut national de la santé et de la recherche médicale. www.inserm.fr

5- Association nationale des comités et commissions locales d’information. www.anccli.fr

6- Commissions locales d’information.

7- Institut de veille sanitaire. www.invs.sante.fr

8- Base nationale de données, développée par l’INVS, regroupant les cas de cancer.

9- Plusieurs sites sont étudiés et comparés.