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Quelle évolution pour la recherche en radioécologie ?

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​Source : Magazine Repères n°16, Janvier 2013

En recherche environnementale, il existe deux approches : l’analytique qui s’appuie sur l’acquisition des données à l’échelle de l’individu et la systémique reposant sur une évaluation des écosystèmes dans leur ensemble. Ces démarches bien distinctes soulèvent la controverse. État des lieux en compagnie de deux scientifiques en radioécologie, l’une canadienne et l’autre français.

 

Patsy Thompson, Directrice générale des programmes de protection environnementale et radiologique à la Commission canadienne de ​​

François Bréchignac, Directeur scientifique adjoint de l’IRSN et président de l’Union internationale de radioécologie depuis 200 

Patsy Thompson, ​Directrice générale des programmes de protection environnementale et radiologique à la Commission canadienne de sûreté nucléaire, dont elle est membre depuis 1993.

François Bréchignac,  Directeur scientifique adjoint de l’IRSN et président de l’Union internationale de radioécologie depuis 2007, membre du comité “environnement” de la Commission internationale de protection radiologique.

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Repères : Aujourd’hui, comment s’organise la recherche en radioécologie ?

Patsy Thompson : Elle s’articule principalement autour d’une approche analytique. Celle-ci se fonde sur des travaux de mesures à l’échelle de l’individu, menés en laboratoire ou sur le terrain. Si les résultats ne tiennent pas compte du contexte environnemental, limitant par là même leur pertinence, ils permettent néanmoins d’obtenir une information concrète en termes d’exposition radiologique, de façon à établir une évaluation précise du risque, aux individus.

François Bréchignac : La vision plus globale repose sur une approche systémique, en cours de structuration. Cela consiste en une évaluation des écosystèmes dans leur ensemble, intégrant les interactions au sein et entre les différentes populations [1] animale et végétale [par exemple les baleines qui se nourrissent de planctons]. L’idée étant de repérer les changements écologiques liés aux radiations par le biais des évolutions des populations qui composent ces écosystèmes.

P. T. : Il faut cependant faire attention à l’effet d’échelle. Nous pouvons développer des outils, des modèles conceptuels pour faire avancer l’approche systémique. Mais les observations resteront d’ordre général et demanderont toujours des précisions, des éléments de réponse plus fins aux phénomènes observés, que seule l’approche analytique pourra apporter.

F. B. : De fait, les deux approches sont les deux faces d’une même pièce. Elles traitent d’un seul problème sous deux angles différents. Ni l’une ni l’autre ne tend vers la vérité absolue ou ne donne toutes les réponses en matière de recherche. Seule leur conjonction permettra d’améliorer l’efficacité globale du système.

 

Comment développer l’approche systémique ?

F. B. : Cette démarche part des études sur des terrains contaminés – Tchernobyl, Fukushima, territoires à taux de radiations naturellement élevés… – et en laboratoire avec des protocoles expérimentaux intégrant les interactions entre populations d’espèces différentes – c’est-à-dire par exemple les relations entre prédateurs et proies – et s’appuyant sur des niveaux croissants de radiations.

P. T. : Malgré la complexité pour assurer leur viabilité à long terme, l’Institut commence à mettre au point des systèmes expérimentaux sur microcosmes et mésocosmes [2]. Le plus gros des études porte cependant sur l’approche analytique, pour des raisons historiques. Mais les nouveaux protocoles, particulièrement avant-gardistes, s’évertuent à passer de l’échelle de l’individu à celle d’une population dans son ensemble.

F. B. : Ceci constitue une évolution indispensable dans la mesure où nous devons avant tout répondre aux attentes des autorités et des citoyens, qui ne conçoivent l’environnement qu’au niveau de l’écosystème et des interactions entre différentes espèces. Une nécessité pragmatique s’impose cependant : il faut que les recherches permettent d’établir des règles simples, que tout le monde puisse respecter, tout en apportant un vrai “plus” à la protection de l’environnement. Un positionnement entre réalisme et performance qui appelle à une coordination renforcée des parties prenantes [société civile, autorités en charge de la réglementation, opérateurs industriels, chercheurs].

P. T. : Nous constatons en effet un réel manque de concertation [3] entre les équipes s’intéressant aux phénomènes radioécologiques. Chacun trace son chemin de son côté. Les incitations de regroupements de scientifiques, à l’instar de l’Union internationale de radioécologie [IUR], devraient toutefois déboucher sur plus de collaborations. L’idéal étant d’élargir les champs à d’autres domaines scientifiques s’occupant de questions environnementales, car la communauté de la radioprotection ne peut répondre seule à toutes les problématiques.

 

L’avenir de la radioécologie est-il dans la pluridisciplinarité ?

F. B. : Un rapport rédigé sous l’égide de l’IUR milite en ce sens, puisqu’il est issu d’experts d’horizons variés : spécialistes en écotoxicologie chimique, en radioécologie, en biodiversité, en modélisation des écosystèmes… Nous avons besoin de l’apport des autres disciplines pour nourrir la réflexion sur la radioécologie, d’autant que notre milieu n’est pas le plus avancé sur ces travaux collaboratifs… Pour beaucoup de nos collaborateurs, protéger l’être humain, apparemment l’une des espèces les plus radiosensibles, devrait de facto suffire à protéger l’environnement. Il aura fallu attendre le début des années 2000 pour qu’un changement de paradigme s’opère au sein de la Commission internationale de protection radiologique [CIPR] et que la radioécologie gagne ses lettres de noblesse.

P. T. : Et encore, nombre d’experts en radioprotection estiment que les études menées en radioécologie ne serviront qu’à prouver… leur absence d’intérêt ! Une mentalité qui me fait craindre la mise en place d’une réglementation fondée sur la seule approche analytique, la communauté se satisfaisant d’avoir “rempli son mandat”. Cela dit, un important travail de valorisation de la radioprotection environnementale est fait en dehors de la CIPR et j’ai espoir qu’il incite cette dernière à accentuer ses recommandations en matière de recherche et de sûreté.

F. B. : L’évolution peut aussi venir de l’intérieur de la communauté scientifique de la radioprotection. Des efforts de communication doivent être mis en place à tous les niveaux, pour faire prendre conscience aux acteurs de la radioprotection de l’importance du volet écologique.

 

A retenir​

  • La recherche en radioécologie privilég​​ie encore l’approche analytique, centrée sur l’individu, par rapport à la vision systémique, qui élargit l’analyse à l’écosystème.
  • Face aux attentes d’une société civile consciente de l’interdépendance entre l’homme et l’environnement, la recherche doit passer de la dimension de l’individu à celle des populations et de l’écosystème.​
  • La démarche pluridisciplinaire et le dialogue entre les experts doivent nourrir la réflexion sur la radioécologie.

 

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Notes :
1. Ensemble des individus d’une même espèce, vivant sur un territoire donné.
2. Dispositif expérimental reconstituant un écosystème simplifié dans un cadre confiné et contrôlé.
3. À noter cependant qu’en Europe le réseau d’excellence en radioécologie Star, récemment constitué, vise aussi à corriger cette faiblesse.

Bibliographie :