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Regards croisés de militantes : les points de vue de la société civile sont-ils pris en compte ?

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Source : Magazine Repères n°9, Avril 2011

Regards croisés de militantes : L’ouverture à la société civile passe aussi par la mise en place d’un dialogue entre institut public et associations. Deux membres d’associations, issus de la santé et de l’environnement, débattent.

Marie-Solange Julia est issue d’une famille d’avocats et philosophe de formation, elle préside depuis près de trente ans la fédération des Associations d’aide aux victimes d’accidents médicaux (Aviam). À ce titre, elle participe au groupe de travail mis en place par l’IRSN sur l’information des patients dans le domaine de la radioprotection liée aux actes de radiodiagnostic.

Anita Villers a été institutrice en école maternelle. Désormais elle se consacre à l'association nordiste Environnement et développement alternatif (EDA), affiliée, entre autres, au réseau Sortir du nucléaire. Elle siège depuis 2005 au comité directeur postaccident de l'ASN. En tant que membre de l'Anccli (Association nationale des commissions et comités locaux d'information), elle participe au groupe de travail sur la gestion postaccidentelle.


Le nucléaire s'ouvre à la société civile. Les groupes de travail mis en place dans cette optique permettent-ils une réelle participations des associations, ou est-ce seulement une pluralité de façade ?

Marie-Solange Julia, Présidente de l'AVIAM et Anita Villers de l'association EDA.©Magali Delporte/IRSN Marie-Solange Julia : De ma propre expérience dans le domaine de la santé et de la radioprotection, non, ce n’est pas une pluralité de façade. Nous avons vraiment le sentiment d’être écoutés et les instances publiques sont demandeuses de nos témoignages d’usagers.

Anita Villers : Je n’ai pas le sentiment de “pluralité de façade”. Je pense participer activement, car les propositions que je suggère sont écoutées, voire prises en compte au sein des groupes de travail. 

L’accident de Tchernobyl et le défaut de communication des autorités sur le sujet ont largement mis à mal la confiance de la société civile : je peux vous dire que la question du nucléaire reste très polémique entre associations environnementales ! L’ouverture est encore vue avec suspicion par beaucoup d’entre elles. 

Je dois avouer que, malgré une présence régulière dans bon nombre de commissions, il m’arrive encore de douter des informations données lors d’incidents tels ceux du Tricastin récemment. Cette méfiance tenace perdure et fait que très peu d’associations acceptent de participer aux réunions. Il est reproché à l’association EDA d’être “l’alibi” des institutions, l’ouverture à la société n’étant pour beaucoup qu’une façade “verte”.

 

Pourquoi avoir accepté d’entrer dans ces groupes de travail ? Que vous apportent-ils ?

A. V. : Nous soutenons les actions du réseau Sortir du nucléaire, mais nous sommes pragmatiques : la France est un pays hypernucléarisé, avec des centrales vieillissantes. Que se passera-t-il, demain, en cas d’accident ? Participer aux groupes de travail sur la gestion postaccidentelle, c’est espérer faire en sorte que les conséquences d’un éventuel accident soient moins désastreuses. Quand je participe, je laisse de côté mes convictions personnelles. Je n’ai jamais eu le sentiment que mes questions, remarques, arguments soient censurés… Je suis consciente d’être atypique, à contre-courant même de la position des associations que nous avons l’habitude de côtoyer. C’est parfois conflictuel, bien sûr. “Traître” ? Non, plutôt relais   

M.-S. J. : C’est plus facile pour moi. J’ai, d’un côté, des patients qui demandent avant tout à être informés sur les risques et, de l’autre, des experts qui ne savent pas toujours comment communiquer. Finalement, l’objectif est le même pour tous : promouvoir l’information.

Avec le groupe de travail de l’IRSN auquel je participe, nous allons publier une plaquette d’information à destination des usagers, sur les risques potentiels associés aux actes de radiographies de diagnostic. Nous avons effectué un sondage auprès de nos adhérents pour évaluer leur niveau de connaissance sur ce sujet. Le résultat montre à quel point ce travail de sensibilisation est nécessaire : plus de 90 % n’ont jamais été informés des risques, et n’imaginaient même pas qu’ils puissent exister… 

À titre personnel, j’apprends beaucoup de ce groupe de travail, de la confrontation avec les professionnels. Cette aventure est très enrichissante et m’a ouvert les yeux sur le fait qu’on pouvait rencontrer des gens différents, d’un domaine éloigné du nôtre et très spécifique, et pour autant discuter.

A. V. : De par ces échanges, ces travaux, j’ai découvert toute la complexité des problèmes posés… et c’est ce que j’essaie d’expliquer aux membres du réseau associatif auquel l’association EDA appartient. Ma situation reste ambiguë : je suis partagée entre l’importance que j’accorde à ces travaux et la difficulté de me retrouver ensuite sur le gril vis-à-vis des autres associations en essayant de les convaincre de la nécessité de participer et de débattre. Je reste convaincue que la politique de la chaise vide n’a jamais fait avancer les choses. Plus les associations seront nombreuses à s’asseoir autour de la table, plus la prévention et la gestion des risques seront efficaces.   

  

Comment discute-t-on de sujets aussi pointus que la sûreté nucléaire ou la radioprotection, surtout avec des experts, au langage parfois châtié, “trop” spécialisé ?

A. V. : Il est vrai que  les premières participations perturbent : suis-je à ma place ? Vais-je pouvoir comprendre les “codes spécifiques” du langage des experts, les sigles nouveaux ? Mais, chemin faisant, je m’aperçois qu’il faut “oser”,  même si l’on ne se sent pas “à niveau”. Au contraire, notre rôle n’est pas de devenir spécialiste de la question, mais d’apporter notre “expérience” de terrain dans un souci de complémentarité vis-à-vis de l’objectif poursuivi.

M.-S. J. : Il y a des efforts à faire pour trouver un langage commun. Il est, à mon sens, du devoir des experts de se mettre au niveau de ceux qui ne savent pas. On peut, à ce titre, regretter que dans le milieu médical, il y ait encore une forte culture de scission entre ceux qui savent (le corps médical) et ceux qui ne savent pas (les patients)… Il reste du chemin à parcourir.

A. V. : Participer régulièrement aux groupes de travail permet d’être au fait des thématiques abordées. Je ne cache pas que cela demande un effort. Les experts que je côtoie sont loin d’être distants ! Paradoxalement, le risque est de devenir “expert” vis-à-vis des membres de l’association et des réseaux associatifs qui nous sont proches : maintenant, je dois veiller à ce que mes propos restent compréhensibles et surtout à ne pas m’éloigner du “terrain” !

 

N’y a-t-il pas un risque que l’ouverture à la société se cantonne à un dialogue avec des experts citoyens ? Qu’en est-il des citoyens ?

A. V. : Beaucoup de gens se désintéressent en effet du nucléaire au prétexte que ce sujet est trop compliqué.

M.-S. J. : Il reste de gros efforts à faire pour sensibiliser tout un chacun. Nous avons, par exemple, demandé aux membres de notre réseau d’aller sur le site Internet de l’IRSN et de nous dire ce qu’ils en pensaient. Premier constat : l’IRSN est très peu connu, si ce n’est des personnes déjà sensibilisées à l’environnement. Et tous ont trouvé que la navigation sur le site était compliquée et le vocabulaire difficilement accessible. L’ouverture passe pourtant, en premier lieu, par là : être connu du grand public et utiliser un langage qui lui est accessible.


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