​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​2011-2015, L'initiative de Dialogues à FukushimaA la recherche de repères
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A la recherche de repères pour

Retrouver la maîtrise de sa vie

​​​​​​Si tout le monde était inquiet de se trouver exposé à la contamination radioactive, personne n’osait en parler, pas plus entre soi qu’avec les voisins. D’ailleurs, comment aurait-il pu en être autrement, compte tenu du manque total de connaissances de chacun à propos de la radioactivité et des moyens de s’en protéger ?

Retrouver la maîtrise de sa vie

A la recherche de repères pour

Retrouver la maîtrise de sa vie

​​​​​​Si tout le monde était inquiet de se trouver exposé à la contamination radioactive, personne n’osait en parler, pas plus entre soi qu’avec les voisins. D’ailleurs, comment aurait-il pu en être autrement, compte tenu du manque total de connaissances de chacun à propos de la radioactivité et des moyens de s’en protéger ?

Retrouver à tout prix la maîtrise de sa vie : une aspiration de chaque instant

​​​​Beaucoup d’habitants des villages se résignèrent à rester calfeutrés chez eux, dans le vague espoir d’une aide extérieure.

Mais certains résolurent au bout d’un moment de partir à la recherche de connaissances et de conseils, conscients que c’était là le moyen de retrouver la maîtrise de leur vie quotidienne et, un jour peut-être, une vie « normale ». 

​​Une approche revisitée de la radioprotection

Jeune femme de 34 ans à l'époque de l'accident, Ryoko Ando est de ceux qui décideront d'agir dès la première heure. Résidant à proximité d'Iwaki, ville limitrophe de la zone d'exclusion, et bien incapable d'évaluer le risque lié au fait de demeurer dans son village, elle commence à chercher sur Internet des informations pour essayer de mieux comprendre la situation au plan radiologique et à twitter. Par le biais des réseaux sociaux, Mme Ando entre en contact avec des particuliers de la préfecture et de tout le Japon qui se sentent concernés par la situation à Fukushima et se montrent prêts à l'aider.

Au hasard de ses recherches sur le Web, elle découvre un rapport de la Commission internationale de protection radiologique – la Publication 111 de la CIPR – qui la conduit indirectement aux expériences biélorusse et norvégienne consécutives à l'accident de Tchernobyl, expériences qui ont inspiré la Publication. Peut-être, se dit-elle, y a-t-il là des choses à apprendre de l'expérience de gens qui se sont trouvés confrontés aux conséquences d'un accident nucléaire majeur ayant provoqué des rejets radioactifs massifs ?

D'emblée, elle réalise la portée de cette approche novatrice pour la population de Fukushima et l'intérêt de la porter à la connaissance d'un public plus large. Entre autres points, la Publication 111 de la CIPR met l'accent sur le rôle clé de la mesure afin d'évaluer les risques radiologiques associés à tous les aspects de la vie quotidienne et du débat autour des résultats avec d'autres citoyens « mesureurs ». Il s'agit là d'une étape essentielle dans l'autonomisation des personnes et, à terme, le rétablissement de la situation.

Ryoko Ando, Ethos à Fukushima (association à but non lucratif), village de Suetsugi :

À la suite de l’accident nucléaire, les voix se sont déchaînées à propos de Fukushima, tout en oubliant ceux qui y vivent. Chacun voulait avoir son mot à dire, sans la moindre considération pour ce que nous pensons et ressentons. Je ne pouvais pas l’accepter. J’en ai même éprouvé de la colère. J’ai créé Ethos à Fukushima parce que j’étais convaincue qu’il nous appartenait de faire le récit de notre vie. Au milieu de ce tumulte, la CIPR 111 constituait notre seul soutien moral.

 

La Publication 111 de la CIPR, intitulée « Application des recommandations de la Commission à la protection des personnes vivant dans des territoires durablement contaminés à la suite d’un accident nucléaire », fournit des orientations pour la protection des personnes concernées. Bien qu’elle soit centrée sur la radioprotection, cette publication traite également de la complexité des situations post-accidentelles qui ne peuvent être gérées sans aborder tous les aspects de la vie quotidienne affectés : environnementaux, sanitaires, économiques, sociaux, psychologiques, culturels, éthiques, politiques…

La publication met l’accent sur l’implication directe des populations touchées et des professionnels locaux dans la réhabilitation des conditions de vie et la gestion de la situation. Elle souligne également la responsabilité des autorités nationales et locales de créer les conditions propices et de donner les moyens nécessaires à l’implication et à l’autonomisation de la population. Le rôle du suivi radiologique et sanitaire ainsi que la gestion de l’alimentation contaminée et des autres produits y sont abordés sous cet angle.

 ​

D'ETHOS en Biélorussie à ETHOS à Fukushima

Le projet pilote ETHOS, financé par la Commission européenne à la fin des années 1990, visait à promouvoir une approche globale de la réhabilitation des conditions de vie dans les territoires contaminés de Biélorussie à la suite de l’accident de Tchernobyl.

Un élément retient particulièrement l’attention de Mme Ando dans ETHOS : c’est la forte implication des habitants dans le processus de réhabilitation visant à créer les conditions favorables à la restauration de leur qualité de vie au quotidien, dans tous les aspects touchés, voire menacés, par la contamination. Étant donné la confusion qui régnait dans les territoires contaminés de Fukushima, elle entrevoit toute la portée de cette approche pour les communautés de la préfecture.

Cela lui donne l’idée de lancer un projet collaboratif : la création d’un blog appelé ‘ETHOS à Fukushima’. Celui-ci devient le point de ralliement de ceux qui cherchent des informations afin de mieux comprendre la situation dans les territoires contaminés. Avec le temps, le contenu du blog s’enrichit pour couvrir l’ensemble des initiatives locales et des conclusions partagées lors de chaque réunion de l’Initiative de Dialogues à Fukushima à laquelle participe fidèlement « ETHOS à Fukushima », à partir de la deuxième. Il se fait également l’écho des visites en Biélorussie et en Norvège, destinées à partager l’expérience des agriculteurs et éleveurs de rennes locaux, rencontrés lors d’une de ces réunions. Aujourd’hui, il réunit tout un ensemble de sources écrites et audiovisuelles qui en font une base d’informations sans équivalent en matière de conditions de vie à Fukushima après l’accident de la centrale nucléaire.

Sur la page d’accueil du blog, Ryoko Ando en résume l’esprit : « Ce dont il s’agit, c’est la vie à Fukushima après la catastrophe nucléaire. Mais au-delà, c’est notre capacité à léguer un avenir meilleur, car c’est merveilleux de vivre ici. En mesurant, en apprenant, en pensant par nous-mêmes, en trouvant un langage commun entre vous et moi, nous avançons pas à pas à Iwaki. »

​​Pour aller plus loin : Les leçons de Tchernobyl, Retour d’expérience de Biélorussie et de Norvège​​​​

Internet, un outil inégalable pour se contacter et s'unir

La rapidité avec laquelle s’établissent des échanges entre les résidents de Fukushima et les experts japonais en physique nucléaire et en radioprotection est un des aspects largement positifs des nouvelles technologies de communication. Les réseaux sociaux tels que Twitter jouent ainsi un rôle majeur dans la simplification de la prise de contacts entre particuliers, quel que soit leur lieu de résidence.

Ryugo Hayano, physicien spécialiste de l’antimatière de renommée mondiale, partage son temps entre sa chaire à l’université de Tokyo et ses recherches au Laboratoire européen pour la physique des particules (CERN), près de Genève (Suisse)​. Profondément préoccupé par l’inquiétude des habitants de Fukushima quant à leur exposition aux rayonnements ionisants, le professeur Hayano se sert de son compte Twitter pour synthétiser et diffuser des informations concernant la situation radiologique dans la préfecture de Fukushima. Le nombre de ses abonnés a bondi  de 2 500 à 150 000 en l’espace de quelques jours et se maintenait autour de 130 000 en 2015​​​​.

Parmi ces habitants, se trouve le docteur Makoto Miyazaki, radiologue du CHU de Fukushima impliqué dans le déploiement d’appareils d’anthropogammamétrie dans la préfecture. Simultanément, par le biais d’échanges avec des mères soucieuses de la santé de leurs enfants, le professeur Hayano constate que l’inexistence d’un anthropogammamètre adapté aux mensurations d’un enfant constitue pour elles une source d’inquiétude, même si un tel appareil n’est que de peu d’utilité au plan sanitaire. Il décide alors d’engager le développement d’un équipement sur mesure. Sa participation à la 5ème réunion de l’Initiative de Dialogues à Fukushima l’amène aussi à travailler avec des lycéens de Fukushima sur la mesure et l’acquisition de connaissances en matière de rayonnements ionisants et de radioprotection.

Ainsi, Internet se révèle être un outil d’une grande réactivité pour mettre en réseau les particuliers tant au Japon qu’au-delà. Grâce à la Toile, le volume des échanges quotidiens augmente rapidement entre les membres d’une nouvelle communauté virtuelle soudée autour d’un objectif commun : contribuer activement à la réhabilitation des conditions de vie après l’accident de Fukushima. 

​Plan d'eau situé dans la zone contaminée et évacuée de Fukushima, Japon. © Jean-Marc Bonzom / IRSN

Retrouver à tout prix la maîtrise de sa vie : une aspiration de chaque instant

Retrouver à tout prix la maîtrise de sa vie : une aspiration de chaque instant

​Plan d'eau situé dans la zone contaminée et évacuée de Fukushima, Japon. © Jean-Marc Bonzom / IRSN

​​​​Beaucoup d’habitants des villages se résignèrent à rester calfeutrés chez eux, dans le vague espoir d’une aide extérieure.

Mais certains résolurent au bout d’un moment de partir à la recherche de connaissances et de conseils, conscients que c’était là le moyen de retrouver la maîtrise de leur vie quotidienne et, un jour peut-être, une vie « normale ». 

​​Une approche revisitée de la radioprotection

Jeune femme de 34 ans à l'époque de l'accident, Ryoko Ando est de ceux qui décideront d'agir dès la première heure. Résidant à proximité d'Iwaki, ville limitrophe de la zone d'exclusion, et bien incapable d'évaluer le risque lié au fait de demeurer dans son village, elle commence à chercher sur Internet des informations pour essayer de mieux comprendre la situation au plan radiologique et à twitter. Par le biais des réseaux sociaux, Mme Ando entre en contact avec des particuliers de la préfecture et de tout le Japon qui se sentent concernés par la situation à Fukushima et se montrent prêts à l'aider.

Au hasard de ses recherches sur le Web, elle découvre un rapport de la Commission internationale de protection radiologique – la Publication 111 de la CIPR – qui la conduit indirectement aux expériences biélorusse et norvégienne consécutives à l'accident de Tchernobyl, expériences qui ont inspiré la Publication. Peut-être, se dit-elle, y a-t-il là des choses à apprendre de l'expérience de gens qui se sont trouvés confrontés aux conséquences d'un accident nucléaire majeur ayant provoqué des rejets radioactifs massifs ?

D'emblée, elle réalise la portée de cette approche novatrice pour la population de Fukushima et l'intérêt de la porter à la connaissance d'un public plus large. Entre autres points, la Publication 111 de la CIPR met l'accent sur le rôle clé de la mesure afin d'évaluer les risques radiologiques associés à tous les aspects de la vie quotidienne et du débat autour des résultats avec d'autres citoyens « mesureurs ». Il s'agit là d'une étape essentielle dans l'autonomisation des personnes et, à terme, le rétablissement de la situation.

Ryoko Ando, Ethos à Fukushima (association à but non lucratif), village de Suetsugi :

À la suite de l’accident nucléaire, les voix se sont déchaînées à propos de Fukushima, tout en oubliant ceux qui y vivent. Chacun voulait avoir son mot à dire, sans la moindre considération pour ce que nous pensons et ressentons. Je ne pouvais pas l’accepter. J’en ai même éprouvé de la colère. J’ai créé Ethos à Fukushima parce que j’étais convaincue qu’il nous appartenait de faire le récit de notre vie. Au milieu de ce tumulte, la CIPR 111 constituait notre seul soutien moral.

 

La Publication 111 de la CIPR, intitulée « Application des recommandations de la Commission à la protection des personnes vivant dans des territoires durablement contaminés à la suite d’un accident nucléaire », fournit des orientations pour la protection des personnes concernées. Bien qu’elle soit centrée sur la radioprotection, cette publication traite également de la complexité des situations post-accidentelles qui ne peuvent être gérées sans aborder tous les aspects de la vie quotidienne affectés : environnementaux, sanitaires, économiques, sociaux, psychologiques, culturels, éthiques, politiques…

La publication met l’accent sur l’implication directe des populations touchées et des professionnels locaux dans la réhabilitation des conditions de vie et la gestion de la situation. Elle souligne également la responsabilité des autorités nationales et locales de créer les conditions propices et de donner les moyens nécessaires à l’implication et à l’autonomisation de la population. Le rôle du suivi radiologique et sanitaire ainsi que la gestion de l’alimentation contaminée et des autres produits y sont abordés sous cet angle.

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D'ETHOS en Biélorussie à ETHOS à Fukushima

Le projet pilote ETHOS, financé par la Commission européenne à la fin des années 1990, visait à promouvoir une approche globale de la réhabilitation des conditions de vie dans les territoires contaminés de Biélorussie à la suite de l’accident de Tchernobyl.

Un élément retient particulièrement l’attention de Mme Ando dans ETHOS : c’est la forte implication des habitants dans le processus de réhabilitation visant à créer les conditions favorables à la restauration de leur qualité de vie au quotidien, dans tous les aspects touchés, voire menacés, par la contamination. Étant donné la confusion qui régnait dans les territoires contaminés de Fukushima, elle entrevoit toute la portée de cette approche pour les communautés de la préfecture.

Cela lui donne l’idée de lancer un projet collaboratif : la création d’un blog appelé ‘ETHOS à Fukushima’. Celui-ci devient le point de ralliement de ceux qui cherchent des informations afin de mieux comprendre la situation dans les territoires contaminés. Avec le temps, le contenu du blog s’enrichit pour couvrir l’ensemble des initiatives locales et des conclusions partagées lors de chaque réunion de l’Initiative de Dialogues à Fukushima à laquelle participe fidèlement « ETHOS à Fukushima », à partir de la deuxième. Il se fait également l’écho des visites en Biélorussie et en Norvège, destinées à partager l’expérience des agriculteurs et éleveurs de rennes locaux, rencontrés lors d’une de ces réunions. Aujourd’hui, il réunit tout un ensemble de sources écrites et audiovisuelles qui en font une base d’informations sans équivalent en matière de conditions de vie à Fukushima après l’accident de la centrale nucléaire.

Sur la page d’accueil du blog, Ryoko Ando en résume l’esprit : « Ce dont il s’agit, c’est la vie à Fukushima après la catastrophe nucléaire. Mais au-delà, c’est notre capacité à léguer un avenir meilleur, car c’est merveilleux de vivre ici. En mesurant, en apprenant, en pensant par nous-mêmes, en trouvant un langage commun entre vous et moi, nous avançons pas à pas à Iwaki. »

​​Pour aller plus loin : Les leçons de Tchernobyl, Retour d’expérience de Biélorussie et de Norvège​​​​

Internet, un outil inégalable pour se contacter et s'unir

La rapidité avec laquelle s’établissent des échanges entre les résidents de Fukushima et les experts japonais en physique nucléaire et en radioprotection est un des aspects largement positifs des nouvelles technologies de communication. Les réseaux sociaux tels que Twitter jouent ainsi un rôle majeur dans la simplification de la prise de contacts entre particuliers, quel que soit leur lieu de résidence.

Ryugo Hayano, physicien spécialiste de l’antimatière de renommée mondiale, partage son temps entre sa chaire à l’université de Tokyo et ses recherches au Laboratoire européen pour la physique des particules (CERN), près de Genève (Suisse)​. Profondément préoccupé par l’inquiétude des habitants de Fukushima quant à leur exposition aux rayonnements ionisants, le professeur Hayano se sert de son compte Twitter pour synthétiser et diffuser des informations concernant la situation radiologique dans la préfecture de Fukushima. Le nombre de ses abonnés a bondi  de 2 500 à 150 000 en l’espace de quelques jours et se maintenait autour de 130 000 en 2015​​​​.

Parmi ces habitants, se trouve le docteur Makoto Miyazaki, radiologue du CHU de Fukushima impliqué dans le déploiement d’appareils d’anthropogammamétrie dans la préfecture. Simultanément, par le biais d’échanges avec des mères soucieuses de la santé de leurs enfants, le professeur Hayano constate que l’inexistence d’un anthropogammamètre adapté aux mensurations d’un enfant constitue pour elles une source d’inquiétude, même si un tel appareil n’est que de peu d’utilité au plan sanitaire. Il décide alors d’engager le développement d’un équipement sur mesure. Sa participation à la 5ème réunion de l’Initiative de Dialogues à Fukushima l’amène aussi à travailler avec des lycéens de Fukushima sur la mesure et l’acquisition de connaissances en matière de rayonnements ionisants et de radioprotection.

Ainsi, Internet se révèle être un outil d’une grande réactivité pour mettre en réseau les particuliers tant au Japon qu’au-delà. Grâce à la Toile, le volume des échanges quotidiens augmente rapidement entre les membres d’une nouvelle communauté virtuelle soudée autour d’un objectif commun : contribuer activement à la réhabilitation des conditions de vie après l’accident de Fukushima. 

D'un dialogue de sourds à un dialogue pour aller de l'avant

​​​​Les suites de l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi constituent l’exemple même d’autorités publiques dépassées par la complexité et la simultan​éité des défis engendrés par la catastrophe.​

Or, pour le citoyen japonais, habitué à des produits exempts du moindre défaut et à un service irréprochable, de tels manquements et une telle incapacité à faire face à l’urgence se sont mués jour après jour en un sentiment de suspicion généralisée et de profonde incompréhension à l’égard des pouvoirs publics et de leurs experts. Le ressentiment des citoyens envers ceux qui sont censés apporter aide et conseil et échouent à le faire est attisé par le sentiment d’impuissance de personnes que rien n’avait préparées à affronter, du jour au lendemain, une dimension totalement nouvelle de l’existence : devoir se protéger de la radioactivité.

Dans une telle situation, toute tentative de discussion entre autorités, experts et citoyens ne pouvait que tourner au dialogue de sourds.

Expert en radioprotection, Junichiro Tada décide de s’installer à Fukushima pour y donner son temps et son expérience.

Le fossé de plus en plus large et les tensions entre parties prenantes l’inquiètent. Un mélange d’angoisse inexprimée, de doute, d’incompréhension, de suspicion et de désespérance empoisonne ainsi les relations interpersonnelles, entravant l’action de ceux qui sont disposés à apporter leur aide.

À l’automne 2011, il fait part de ses inquiétudes à Ohtsura Niwa, un membre japonais de la CIPR, ainsi qu’à Jacques Lochard, son vice-président. Ce dernier a acquis une grande expérience du dialogue entre les parties prenantes en Biélorussie dans le cadre du projet ETHOS, auquel il a participé.​

Il préconise alors une méthode qui a fait ses preuves : asseoir toutes les parties prenantes autour d’une table afin que tout le monde puisse entendre ce que chacun a à dire, jusqu’à ce que le non-dit s’exprime, relâchant ainsi les tensions et facilitant la compréhension mutuelle.

Junichiro Tada, directeur de l’association Radiation Safety Forum, ville de Fukushima

Je ne pense pas que les doses incorporées par la population de la préfecture soient susceptibles d’avoir un impact sur la santé. Je pense plutôt qu’un excès d’inquiétude à l’égard de la radioactivité pourrait en avoir un. Nous voyons par exemple des personnes déprimées parce qu’elles ne peuvent pas rentrer chez elles, ou des enfants qui présentent des troubles psychologiques dus à une discipline excessivement rigoureuse imposée par des mères inquiètes des effets de la radioactivité sur la santé.

Ohtsura Niwa, professeur honoraire au CHU de Fukushima, Centre de radiologie médicale pour le suivi sanitaire de la population de la préfecture de Fukushima

Je me suis rendu en Biélorussie 25 ans après l’accident de Tchernobyl. Je suis allé à Bragin, une petite ville située dans le sud du pays, à proximité de la zone interdite. Quand je suis arrivé, j’y ai vu des jeunes, beaucoup en âge scolaire, puis on m’a parlé de l’augmentation des prix du terrain et de la construction résultant de l’arrivée d’une jeune génération. J’ai trouvé cela très réconfortant. Je me suis dit que Fukushima aussi pourrait être OK dans 25 ans.

Jacques Lochard, vice-président de la Commission internationale de protection radiologique (CIPR)

Au mois de juillet 1990, je me suis retrouvé dans un village situé près de la zone des 30 km autour de Tchernobyl. Le maire de ce village à moitié abandonné m’a dit qu’il regrettait presque l’époque de l’accident, parce qu’être maire à ce moment-là avait un sens : il s’agissait d’aider les gens à quitter le village, d’organiser l’évacuation, etc. Quatre ans plus tard, à l’inverse, il se sentait inutile : plus d’enfants, une infirmerie déserte, plus d’agriculture… rien que des personnes âgées. En un instant, j’ai pris la mesure de la ​dimension humaine d’une telle catastrophe, alors que, jusqu’alors, je la considérais comme un pur problème de sûreté nucléaire.

D'un dialogue de sourds à un dialogue pour aller de l'avant

D

​​​​Les suites de l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi constituent l’exemple même d’autorités publiques dépassées par la complexité et la simultan​éité des défis engendrés par la catastrophe.​

Or, pour le citoyen japonais, habitué à des produits exempts du moindre défaut et à un service irréprochable, de tels manquements et une telle incapacité à faire face à l’urgence se sont mués jour après jour en un sentiment de suspicion généralisée et de profonde incompréhension à l’égard des pouvoirs publics et de leurs experts. Le ressentiment des citoyens envers ceux qui sont censés apporter aide et conseil et échouent à le faire est attisé par le sentiment d’impuissance de personnes que rien n’avait préparées à affronter, du jour au lendemain, une dimension totalement nouvelle de l’existence : devoir se protéger de la radioactivité.

Dans une telle situation, toute tentative de discussion entre autorités, experts et citoyens ne pouvait que tourner au dialogue de sourds.

Expert en radioprotection, Junichiro Tada décide de s’installer à Fukushima pour y donner son temps et son expérience.

Le fossé de plus en plus large et les tensions entre parties prenantes l’inquiètent. Un mélange d’angoisse inexprimée, de doute, d’incompréhension, de suspicion et de désespérance empoisonne ainsi les relations interpersonnelles, entravant l’action de ceux qui sont disposés à apporter leur aide.

À l’automne 2011, il fait part de ses inquiétudes à Ohtsura Niwa, un membre japonais de la CIPR, ainsi qu’à Jacques Lochard, son vice-président. Ce dernier a acquis une grande expérience du dialogue entre les parties prenantes en Biélorussie dans le cadre du projet ETHOS, auquel il a participé.​

Il préconise alors une méthode qui a fait ses preuves : asseoir toutes les parties prenantes autour d’une table afin que tout le monde puisse entendre ce que chacun a à dire, jusqu’à ce que le non-dit s’exprime, relâchant ainsi les tensions et facilitant la compréhension mutuelle.

Junichiro Tada, directeur de l’association Radiation Safety Forum, ville de Fukushima

Je ne pense pas que les doses incorporées par la population de la préfecture soient susceptibles d’avoir un impact sur la santé. Je pense plutôt qu’un excès d’inquiétude à l’égard de la radioactivité pourrait en avoir un. Nous voyons par exemple des personnes déprimées parce qu’elles ne peuvent pas rentrer chez elles, ou des enfants qui présentent des troubles psychologiques dus à une discipline excessivement rigoureuse imposée par des mères inquiètes des effets de la radioactivité sur la santé.

Ohtsura Niwa, professeur honoraire au CHU de Fukushima, Centre de radiologie médicale pour le suivi sanitaire de la population de la préfecture de Fukushima

Je me suis rendu en Biélorussie 25 ans après l’accident de Tchernobyl. Je suis allé à Bragin, une petite ville située dans le sud du pays, à proximité de la zone interdite. Quand je suis arrivé, j’y ai vu des jeunes, beaucoup en âge scolaire, puis on m’a parlé de l’augmentation des prix du terrain et de la construction résultant de l’arrivée d’une jeune génération. J’ai trouvé cela très réconfortant. Je me suis dit que Fukushima aussi pourrait être OK dans 25 ans.

Jacques Lochard, vice-président de la Commission internationale de protection radiologique (CIPR)

Au mois de juillet 1990, je me suis retrouvé dans un village situé près de la zone des 30 km autour de Tchernobyl. Le maire de ce village à moitié abandonné m’a dit qu’il regrettait presque l’époque de l’accident, parce qu’être maire à ce moment-là avait un sens : il s’agissait d’aider les gens à quitter le village, d’organiser l’évacuation, etc. Quatre ans plus tard, à l’inverse, il se sentait inutile : plus d’enfants, une infirmerie déserte, plus d’agriculture… rien que des personnes âgées. En un instant, j’ai pris la mesure de la ​dimension humaine d’une telle catastrophe, alors que, jusqu’alors, je la considérais comme un pur problème de sûreté nucléaire.

​​Quand la glace se rompt

Quelques semaines après cette conversation se tient, à Fukushima, la première réunion de l’Initiative de Dialogues pour la réhabilitation des conditions de vie après l’accident de Fukushima.

Son thème : « Les enseignements de Tchernobyl et les recommandations de la CIPR ». Elle est organisée sous l’égide de la CIPR avec le soutien de l’Agence pour l'énergie nucléaire de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE-AEN), de l’autorité française de sûreté nucléaire (ASN, France), de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN, France)  et de l'autorité norvégienne de radioprotection (DSA, ex-NRPA, Norvège). Des experts de ces organismes participent activement à ce premier séminaire, puis aux onze suivants étalés sur quatre années entre novembre 2011 et septembre 2015.

L’ambiance cette première réunion est tendue, pesante. La colère et les larmes finissent souvent par éclater dans la salle où se tient le Dialogue, les 26 et 27 novembre 2011. Soudain, ce sont huit mois d’angoisse et de frustration qui trouvent leur exutoire.

L’exercice se révèle particulièrement difficile pour les experts, dont on attend autre chose qu’un savoir dispensé ex-cathedra.

Lentement mais sûrement, Dialogue après Dialogue, ils apprennent à écouter des gens dans la détresse et font de leur mieux pour utiliser leurs connaissances et leur expérience afin de répondre aux préoccupations des participants. Ainsi le processus habituel se trouve-t-il complètement inversé.

Une évolution radicale que Jean-Christophe Gariel, directeur de l’environnement à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), décrira plus tard comme un « changement de lunettes », alors qu’il participe à la 5e réunion de l’Initiative de Dialogue à Fukushima, qui se tient au mois de mars 2013 dans la ville de Date.

Jean-Christophe Gariel, directeur de l’environnement, IRSN (France)

Au-delà des aspects purement radiologiques, de multiples problèmes sociaux ou économiques doivent être pris en compte dans la gestion des situations post-accidentelles. Ma participation aux Dialogues en tant qu’expert m’a fait prendre conscience de l’intérêt d’une approche globale.

Avec le temps s’installe ainsi une atmosphère de compréhension mutuelle, chacun autour de la table se sentant habilité à s’exprimer, capable de partager sa propre expérience et de tirer parti de l’apport des autres participants. Autour de la table, on ne trouve plus désormais d’un côté les sachants et de l’autre les profanes, mais des participants sur un pied d’égalité, animés par la volonté commune de contribuer au rétablissement des conditions de vie des habitants de Fukushima et de redorer l’image ternie de leur région bien-aimée. 

​​Quand la glace se rompt

Quelques semaines après cette conversation se tient, à Fukushima, la première réunion de l’Initiative de Dialogues pour la réhabilitation des conditions de vie après l’accident de Fukushima.

Son thème : « Les enseignements de Tchernobyl et les recommandations de la CIPR ». Elle est organisée sous l’égide de la CIPR avec le soutien de l’Agence pour l'énergie nucléaire de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE-AEN), de l’autorité française de sûreté nucléaire (ASN, France), de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN, France)  et de l'autorité norvégienne de radioprotection (DSA, ex-NRPA, Norvège). Des experts de ces organismes participent activement à ce premier séminaire, puis aux onze suivants étalés sur quatre années entre novembre 2011 et septembre 2015.

L’ambiance cette première réunion est tendue, pesante. La colère et les larmes finissent souvent par éclater dans la salle où se tient le Dialogue, les 26 et 27 novembre 2011. Soudain, ce sont huit mois d’angoisse et de frustration qui trouvent leur exutoire.

L’exercice se révèle particulièrement difficile pour les experts, dont on attend autre chose qu’un savoir dispensé ex-cathedra.

Lentement mais sûrement, Dialogue après Dialogue, ils apprennent à écouter des gens dans la détresse et font de leur mieux pour utiliser leurs connaissances et leur expérience afin de répondre aux préoccupations des participants. Ainsi le processus habituel se trouve-t-il complètement inversé.

Une évolution radicale que Jean-Christophe Gariel, directeur de l’environnement à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), décrira plus tard comme un « changement de lunettes », alors qu’il participe à la 5e réunion de l’Initiative de Dialogue à Fukushima, qui se tient au mois de mars 2013 dans la ville de Date.

Jean-Christophe Gariel, directeur de l’environnement, IRSN (France)

Au-delà des aspects purement radiologiques, de multiples problèmes sociaux ou économiques doivent être pris en compte dans la gestion des situations post-accidentelles. Ma participation aux Dialogues en tant qu’expert m’a fait prendre conscience de l’intérêt d’une approche globale.

Avec le temps s’installe ainsi une atmosphère de compréhension mutuelle, chacun autour de la table se sentant habilité à s’exprimer, capable de partager sa propre expérience et de tirer parti de l’apport des autres participants. Autour de la table, on ne trouve plus désormais d’un côté les sachants et de l’autre les profanes, mais des participants sur un pied d’égalité, animés par la volonté commune de contribuer au rétablissement des conditions de vie des habitants de Fukushima et de redorer l’image ternie de leur région bien-aimée. 

​​​​​L’initiative de Dialogues à Fukushima

Six principes​​

1. Des participants invités

2. Des observateurs locaux et internationaux (l’auditoire)

3. Des membres de la CIPR comme facilitateurs

4. L’utilisation d’un langage commun

5. L’utilisation de techniques de dialogue :

1ère étape : à tour de rôle, les parties prenantes s’expriment pendant 5 minutes chacune. Il n’est pas permis de s’interrompre.2e étape : après avoir écouté les différents points de vue, chaque partie prenante s’exprime de nouveau pendant 3 minutes. L’objectif est de donner à chacun la possibilité d’approfondir sa réflexion ou d’évoluer dans ses positions à la lumière des propos des autres.3e étape : les principaux enseignements sont synthétisés par un rapporteur avant l’engagement d’une discussion générale.

6. Toutes les réunions de l’Initiative de Dialogue à Fukushima sont ouvertes aux média.

 

 

12 rencontres, 12 thématiques​​​

​​​Dialogue 1 - Novembre 2011 à Fukushima

Enseignements de Tchernobyl et recommandations de la CIPR

​​En savoir plus : Les leçons de Tchernobyl, retour d’expérience de Biélorussie et de Norvège

Dialogue 2 - Février 2012 à Date​​​​

La situation dans la ville de Date

​​En savoir plus : Date : le leadership à l'oeuvre

Dialogue 3 - Juillet 2012 à Date​​

Améliorer la qualité des produits alimentaires

Dialogue 4 - Novembre 2012 à Date​​

L’éducation des enfants et des jeunes

Dialogue 5 - Février 2013 à Date​​​

Revenir ou non ? Rester ou partir ?

Dialogue 6 - Juillet 2013 à Fukushima​​​

La situation dans le village d'Iitate

Dialogue 7 - Novembre 2013 à Iwaki​​​

Se protéger soi-même à Iwaki et Hamadori

​​En savoir plus : Suetsugi : quand des particuliers prennent leur destin en main

Dialogue 8 - Mai 2014 à Minamisoma​​

La situation et les défis de Minamisoma

​​En savoir plus : Minamisoma : le traumatisme d’une ville déchirée​

Dialogue 9 - Août 2014 à Date​​​

Élever des enfants à Fukushima

Dialogue 10 - Décembre 2014 à Date​​

La valeur de la tradition et de la culture à Fukushima

Dialogue 11 - Mai 2015 à Fukushima​​

Le rôle de la mesure

Dialogue 12 - Septembre 2015 à Date​​

L'expérience acquise ensemble​

​​Ville de Tomioka située dans le périmètre de la zone interdite des 20 km autour de la centrale de Fukushima. © Guillaume Bression/Fabien Recoquillé/Médiathèque IRSN ​

​​Ville de Tomioka située dans le périmètre de la zone interdite des 20 km autour de la centrale de Fukushima. © Guillaume Bression/Fabien Recoquillé/Médiathèque IRSN ​

​​​​​L’initiative de Dialogues à Fukushima

Six principes​​

1. Des participants invités

2. Des observateurs locaux et internationaux (l’auditoire)

3. Des membres de la CIPR comme facilitateurs

4. L’utilisation d’un langage commun

5. L’utilisation de techniques de dialogue :

1ère étape : à tour de rôle, les parties prenantes s’expriment pendant 5 minutes chacune. Il n’est pas permis de s’interrompre.2e étape : après avoir écouté les différents points de vue, chaque partie prenante s’exprime de nouveau pendant 3 minutes. L’objectif est de donner à chacun la possibilité d’approfondir sa réflexion ou d’évoluer dans ses positions à la lumière des propos des autres.3e étape : les principaux enseignements sont synthétisés par un rapporteur avant l’engagement d’une discussion générale.

6. Toutes les réunions de l’Initiative de Dialogue à Fukushima sont ouvertes aux média.

 

 

12 rencontres, 12 thématiques​​​

​​​Dialogue 1 - Novembre 2011 à Fukushima

Enseignements de Tchernobyl et recommandations de la CIPR

​​En savoir plus : Les leçons de Tchernobyl, retour d’expérience de Biélorussie et de Norvège

Dialogue 2 - Février 2012 à Date​​​​

La situation dans la ville de Date

​​En savoir plus : Date : le leadership à l'oeuvre

Dialogue 3 - Juillet 2012 à Date​​

Améliorer la qualité des produits alimentaires

Dialogue 4 - Novembre 2012 à Date​​

L’éducation des enfants et des jeunes

Dialogue 5 - Février 2013 à Date​​​

Revenir ou non ? Rester ou partir ?

Dialogue 6 - Juillet 2013 à Fukushima​​​

La situation dans le village d'Iitate

Dialogue 7 - Novembre 2013 à Iwaki​​​

Se protéger soi-même à Iwaki et Hamadori

​​En savoir plus : Suetsugi : quand des particuliers prennent leur destin en main

Dialogue 8 - Mai 2014 à Minamisoma​​

La situation et les défis de Minamisoma

​​En savoir plus : Minamisoma : le traumatisme d’une ville déchirée​

Dialogue 9 - Août 2014 à Date​​​

Élever des enfants à Fukushima

Dialogue 10 - Décembre 2014 à Date​​

La valeur de la tradition et de la culture à Fukushima

Dialogue 11 - Mai 2015 à Fukushima​​

Le rôle de la mesure

Dialogue 12 - Septembre 2015 à Date​​

L'expérience acquise ensemble​