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Débats

D’une génération à l’autre, comment la recherche a-t-elle évolué ?

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Source : Magazine Repères N° 25, juin 2015

De l’image de la science aux conditions de travail, le métier  de chercheur a beaucoup changé depuis les années 1950. Néanmoins, Hélène Langevin-Joliot, directrice de recherche émérite au CNRS, et Alexandra Moignier, qui vient de finir sa thèse à l’IRSN, se rejoignent pour souligner le rôle fondamental que joueront toujours le doute et la curiosité dans cette profession.

 

Hélène Langevin-Joliot> Alexandra Moignier
Hélène Langevin-Joliot (CNRS) Alexandra Moignier (IRSN)

Fille de Frédéric Langevin et d’Irène Joliot-Curie, petite-fille de Pierre et Marie Curie, elle a soutenu en 1956 une thèse de doctorat d’État en physique nucléaire fondamentale. Elle est aujourd’hui directrice de recherche émérite au CNRS, après une carrière dans cet organisme et à l’Institut de physique nucléaire d’Orsay (Essonne).

Titulaire d’un magistère de physique fondamentale obtenu en 2011 à la faculté des sciences d’Orsay et spécialisée en physique médicale, elle a mené à l’IRSN une thèse sur la dosimétrie cardiovasculaire, soutenue en novembre 2014. Elle est actuellement en post-doc au département de radiothérapie de l’Université d’Iowa (États-Unis).

Voir le débat en vidéo

 

Quelle place occupaient les sciences dans l’enseignement quand vous étiez sur les bancs du lycée ?

Hélène Langevin-Joliot : À l’époque de mes études secondaires, dans les années 1940, la grande filière sélective était le latin-grec. Ma mère m’avait inscrite en classe scientifique au lycée Marie-Curie, situé à Sceaux (Hauts-de-Seine). Certains professeurs, y compris de mathématiques, trouvaient cela tout à fait anormal dans la mesure où j’étais bonne élève. 

Alexandra Moignier : Je fais partie d’une génération où l’on a au contraire orienté les élèves vers l’enseignement scientifique, censé offrir les meilleurs débouchés. Cependant, une partie des étudiants qui choisissent cette voie s’aperçoivent ensuite que ce n’est pas forcément leur vocation et se tournent vers autre chose.

H. L.-J. : Cela a, à mon avis, des conséquences catastrophiques. D’ailleurs, depuis vingt ans, le nombre  d’étudiants inscrits en université scientifique ne cesse de diminuer.

 

Le monde de la recherche ressemble-t-il à celui que vous imaginiez avant  vos études ?

A. M. : Au départ, je me destinais à l’enseignement. La recherche  fondamentale m’apparaissait comme un univers fermé, réservé à des intelligences hors du commun. Et je ne savais pas grand-chose de la recherche appliquée. Un stage de physique médicale en milieu hospitalier, dans le cadre de mon master, a levé mes appréhensions. J’ai réalisé que la thèse était pour moi une option possible : j’avais la curiosité d’esprit, les capacités d’analyse et de synthèse requises. La formation par la recherche facilite l’accès à ce métier.

H. L.-J. : Je suis issue d’une famille où la recherche était une évidence. Tout comme l’idée qu’il n’y a pas besoin d’être génial pour cela : il suffit de s’intéresser aux choses, de se poser des questions. Je pense à cette phrase de ma mère : « Ce ne sont pas les expériences qui m’ont valu le plus de succès que j’ai le plus aimées… »

 

Distinguer recherches fondamentale et appliquée a-t-il encore un sens ?

H. L.-J. : Pour nous, physiciens fondamentalistes, ceux qui concevaient des réacteurs nucléaires appartenaient à un autre monde. Cette séparation avait l’avantage de clarifier les choses. La logique actuelle de recherche sur projet – répondant à des objectifs définis – n’a pas que des défauts. En sélectionnant les sujets sur lesquels les chercheurs doivent travailler selon des critères extérieurs à la science, on risque toutefois d’assécher la recherche fondamentale, source des plus grandes découvertes. Par ailleurs, sauf dans le cas de travaux très matures, prétendre évaluer à l’avance les retombées d’une recherche est une illusion.

A. M. : Cette séparation ne m’est jamais apparue vraiment tranchée. Aujourd’hui, nous travaillons beaucoup à l’interface entre recherche fondamentale et appliquée. Mais il est vrai qu’une recherche au long cours n’est quasiment plus envisageable. La plupart des projets s’inscrivent sur un horizon de court ou moyen terme, ce qui réduit la liberté des chercheurs d’aller dans des directions inexplorées.

 

Qu’a changé l’explosion des technologies numériques dans la manière de faire de la science ?

H. L.-J. : Il l’a bouleversée, en apportant à la fois une puissance de calcul phénoménale et des outils de pilotage des expériences. Le piège serait – puisqu’il suffit d’appuyer sur un bouton pour que les résultats sortent – de laisser l’ordinateur se débrouiller tout seul, en se dispensant de réfléchir par soi-même. Le scientifique doit toujours prendre du recul sur son domaine de travail, les limites de ses expériences, les ordres de grandeur de ses données. Le doute est la qualité première du chercheur.

A. M. : Dans mon travail comme dans ma vie personnelle, je n’imagine même pas pouvoir me passer des outils numériques. En physique médicale, nous leur devons une  accélération formidable des progrès, notamment dans le traitement des cancers. Être née à l’ère du numérique ne m’empêche pas de  partager votre point de vue : le risque consiste à utiliser ces outils comme des « boîtes noires » dont on ne questionne plus les résultats.

Regarder la suite du débat en vidéo : « Quels conseils donner à une personne qui débute sa carrières ? », « Peut-on parler d’honnêteté et d’éthique scientifiques ? »…   

 

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