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Débats

Les citoyens mesurent eux-mêmes la radioactivité

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Source : Magazine Repères N° 28, février 2016

Le projet Safecast a vu le jour au Japon après l’accident de Fukushima-Daiichi. Il montre la faisabilité et les avantages d’un réseau de citoyens pour rassembler des mesures de la radioactivité, les partager et en discuter. Azby Brown, acteur du projet Safecast, et Jean-François Bottollier-Depois, responsable du projet équivalent "Openradiation" en France, débattent des bénéfices de ces réseaux.

Jean-François Bottolier-Depois
Azby Brown
Jean-François Bottolier-Depois (IRSN) Azby Brown (Safecast)

Physicien responsable du service de dosimétrie externe de l’IRSN, il pilote Openradiation, initiative que l’IRSN a lancée avec l’Université Pierre et Marie Curie et les associations IFFO-RME et Planète Science.

Architecte et universitaire américain, Azby Brown vit au Japon depuis 1985. Il est un membre essentiel du groupe de volontaires qui anime Safecast constitué juste après l’accident de Fukushima-Daiichi.

 

Quel rôle a joué Safecast dans le débat public sur Fukushima ?

Azby Brown : Le projet est parti de deux constats. Les informations disponibles sur la radioactivité faisaient défaut. Le grand public n’avait plus confiance dans les sources gouvernementales et officielles. L’objectif était de faire preuve d’une absolue transparence, grâce à des outils open data [donnée d'origine publique ou privée en libre accès et diffusable par tous, NDLR] et open source, pour fournir une source d’informations crédible, indépendante et non partisane. Aider les populations à rassembler des données de base de la dose due à la radioactivité dans l’environnement pour montrer ce qui est « normal », et les impliquer dans un processus éducatif, sont des composantes du programme. Le développement des sciences citoyennes est une tendance mondiale.

 

La France n’a jamais connu d’accident radiologique grave. Pourquoi mettre en place une surveillance avec des données du public ?  

Jean-François Bottollier-Depois : Safecast permet d'obtenir une grande quantité de données. Sur la base de cette expérience, nous sommes en train de développer une application dosimétrique dans l’esprit de Safecast et un site internet pour centraliser les données et échanger. Chacun pourra faire des commentaires sur une mesure en particulier, par exemple sur une zone où la radioactivité est plus élevée. Cet outil permettra à ses utilisateurs, membres du public, de s’approprier de manière courante la problématique de l’exposition à la radioactivité. En cas de crise nucléaire, les données collectées pourraient être utilisées en situation d’urgence radiologique.  

 

Safecast est une initiative privée, venant du terrain. Un projet comme Openradiation peut-il mobiliser les individus ?

J.-F. B.-D. :  Deux de nos partenaires sont des associations impliquées dans le milieu éducatif : l’Institut français des formateurs risques majeurs et protection de l’environnement (IFFO-RME) et Planète Science. Nous ne savons pas aujourd’hui si la population se mobilisera autour d’Openradiation. Nous essayons de l’inciter en utilisant des outils pédagogiques. La confiance des citoyens repose sur la transparence. C’est la raison pour laquelle nous publierons toutes les données brutes que nous recevrons.

A.B. : Le public est sceptique quant à la motivation des organes officiels à communiquer des informations sur les risques. C’est indéniable. Il convient néanmoins de garder ces instances en haute estime. Au Japon, le gouvernement a perdu la confiance de la population à cause de son manque de préparation et d’action. La France n’a jamais connu d’échec d’une telle envergure. Dans une situation d’urgence, les gouvernements ou les exploitants ne disposent pas de personnels chargé de communiquer les informations souhaitées par le public, pas plus sur le site d’un accident qu’à distance. De bonnes relations entre les groupes de citoyens comme le nôtre et les acteurs en charge de la gestion de l’accident sont essentielles. Openradiation peut contribuer à bâtir ce type de relations, dès le départ.

 

Utilisation du projet Safecast au Japon
IRSN_Debat-Safecast_Carte-Fukushima_2_201605.jpg
Le boîtier bGeigie prend une mesure toutes les cinq secondes avant de les transférer sur la carte mondiale Safecast. Ici, une cartographie des données brutes recueillies par les citoyens autour de Fukushima
Cliquer sur la carte pour l'agrandir

 

Les projets Safecast et Openradiation vont tous deux collecter des données en France. Comment peuvent-ils collaborer ?

A.B. : Nous encourageons fortement l’interopérabilité entre les systèmes de données sur les radiations. Rien n’empêche que les informations recueillies par les citoyens disposant de détecteurs Safecast puissent être envoyées sur le site Openradiation. Nous allons intégrer d’autres données gouvernementales à titre  comparatif. Celles d’Openradiation pourront aussi être facilement incorporées dans nos cartes. Nous devons nous assurer que le public comprend qu’il s’agit d’établir des protocoles de partage de données ouvertes, et que l’indépendance de Safecast ne fait aucun doute.

J.-F. B.-D. : Les projets japonais et français peuvent partager des résultats. Nous élaborons une interface permettant d’accepter les données de Safecast. Les nôtres seront accessibles de l’extérieur par d’autres utilisateurs. Les initiatives comme Safecast doivent rester indépendantes du gouvernement et des institutions publiques.

 

Quelles sont les réactions des professionnels de la radioprotection face à des citoyens équipés de dosimètres grand public et de smartphones ?

J.-F. B.-D. : À l’IRSN, des collaborateurs ont été enthousiastes dès le départ. D’autres  s’interrogent sur la fiabilité et la qualité des mesures réalisées par des non professionnels. Openradiation intéresse potentiellement les acteurs impliqués dans la gestion de crise. Très tôt après un accident, nous pourrons fournir des nombreuses données. La quantité de mesures peut largement compenser leur éventuelle moindre qualité. Il nous reste beaucoup à faire pour vraiment convaincre une partie des professionnels.

A. B. : Nous avons entendu certaines critiques émanant du « clergé de la mesure radiologique ». Safecast représente un nouveau concept. Il permet de constituer une base de données statistiquement intéressante. Après une heure ou deux d’usage de notre système, les sceptiques, y compris les professionnels, veulent y participer.

 

Qu’est-ce qui a le plus importance ? Les avantages scientifiques tirés de la surveillance et du partage de données en réseau par les citoyens ? Ou plutôt les bénéfices psychosociaux issus de l’acquisition de connaissances et du débat avec le public ?

J.F. B.-D. : Les deux ! Disposer de mesures réalisées par le public bénéficie à la science, associe les citoyens et les informe sur les risques. D’un point de vue psychologique, cela permet aux individus d’évaluer leur propre risque en temps réel, avec la possibilité de « contrôler » leur vie, comme le montre le retour d’expérience de Fukushima.

A. B. : Les citoyens veulent être entendus. Il va falloir du temps pour se remettre de Fukushima. Il ne va pas être possible de satisfaire tout le monde. Ce qui compte, c’est de bâtir une communauté informée, indépendante et fiable.

 

Grâce au groupe de discussion internet Safecast, qu’apprend-on sur ce qui intéresse la population ?

A. B. : Nous savons très précisément ce qui la touche et où elle obtient ses informations. Certaines des discussions les plus animées portent sur la fiabilité d’une source d’information donnée. Pour que ces échanges ne dérapent pas, nous avons établi des règles de base stipulant que les débats doivent être fondés sur des données étayées par des citations dont la source est reconnue.

Nous essayons d’ouvrir le débat. Parfois, nous démystifions des déclarations qui ne s’appuient pas sur des sources fiables. Notre politique ne consiste pas à dire ce qui est « sans danger ». Nous essayons en revanche de donner des exemples concrets, par exemple en comparant les mesures du Japon et de Hong Kong.

Il existe actuellement un débat autour d’une étude alléguant que les cancers de la thyroïde ont bondi de 20 à 50 fois à cause de Fukushima. Il s’agit d’une question éthique majeure pour nous. Les éminents experts que nous avons consultés ne sont pas d’accord. Ils sont davantage inquiets du traitement excessif de la maladie. La bataille va être acharnée. Le gouvernement japonais a laissé la porte grande ouverte aux inquiétudes des citoyens car le comité officiel de dépistage n’a pas bien communiqué sur la signification des résultats du dépistage.

 

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