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Quelle transparence de l'information après Fukushima ?

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​Source : Magazine Repères n°10, Août 2011

Face à la crise de Fukushima, l’IRSN a déployé un vaste dispositif d’information du grand public. Les Français ont notamment pu suivre en temps réel les mesures de radioactivité sur le territoire. Trois experts, un indépendant et deux de l’IRSN, reviennent sur les messages délivrés. 

 

Yves Marignac. © Grégoire Maisonneuve/IRSN 

Olivier Isnard © Grégoire Maisonneuve/IRSN

Thierry Charles © Grégoire Maisonneuve/IRSN 

Yves Marignac

Après des études de mathématiques puis un DEA sur l’information scientifique, il s’intéresse au nucléaire, avec un stage au CEA. Il rejoint en 1997 Wise-Paris, agence associative d’information, d’étude et de conseil en nucléaire et énergie, qu’il dirige aujourd’hui.

Olivier Isnard

Un doctorat de mécanique des fluides en poche, il entre au service de crise de l’IRSN​​ en 2000. Lors de la crise du Japon, il est envoyé au Japon 48 heures après l’accident. Il restera un mois à l’ambassade de France à Tokyo.

Thierry Charles

Ingénieur en bâtiment et travaux publics, option environnement, il travaille quatre ans au Service central de sûreté des installations nucléaires (ancêtre de l'ASN). Il rejoint en 1985 l’IPSN (ex-IRSN), et devient directeur de la sûreté des usines en 2003.

 

 

​Le manque de transparence après l​​a catastrophe de Tchernobyl a longtemps marqué les esprits. Quid de l’information autour de l’accident de Fukushima ?

Yves Marignac : On voit combien la situation a changé à la suite de ce traumatisme du “nuage”. Un acteur comme l’IRSN s’est incontestablement ouvert à la société. D’autre part, deux associations indépendantes créées en 1986 (la Criirad [1] et l’Acro [2]) communiquent leurs propres mesures. Il existe donc aujourd’hui un vrai dispositif d’information du grand public, qui a bien fonctionné, en tout cas sur la question des conséquences en France des rejets de Fukushima. 

Sur l’accident lui-même et ses causes, l’Institut a bien joué son rôle et des experts comme moi ont été sollicités, mais le pluralisme reste moins avancé sur ce volet.

Thierry Charles : Dès le premier jour, le centre technique de crise de l’IRSN a été activé et est resté en fonction, en permanence, jusqu’à fin avril. L’information a été diffusée en continu, que ce soit par le site Internet, les demandes de médias ou des points presse. Les Français ont notamment pu suivre en temps réel les mesures de radioactivité sur le territoire national, issues de notre réseau de surveillance ; elles ont validé les prévisions publiées par l’IRSN. L’Institut a, il me semble, montré sa capacité à apporter une information fiable, rapide et accessible.

 

Concernant les questions de sûreté nucléaire, il a fallu s’appuyer sur des données brutes locales. Diriez-vous que l’information relayée sur ce sujet a, elle aussi, été fiable et accessible ?

Olivier Isnard : En tout cas, tout a été fait dans ce sens. Quarante-huit heures seulement après le début de la crise, l’IRSN m’a envoyé sur place. Je suis resté un mois à Tokyo. Comme dans tout pays nucléarisé, l’ambassade de France y dispose d’un service dédié au nucléaire, avec une dizaine de permanents, dont la moitié sont des Japonais, en lien direct avec les professionnels locaux. Nous avons également fait des mesures de radioactivité sur le toit de l’ambassade à Tokyo. 

Toute l’information dont nous disposions a été relayée au quotidien : chaque matin et soir, nous faisions par exemple des points à l’ambassade, pour le personnel et les ressortissants français qui le souhaitaient. J’avais aussi l’AFP au téléphone régulièrement.

Y. M. : La vraie question est de savoir si les données primaires, notamment celles transmises par l’exploitant, Tepco, sont fiables. Par les réseaux non institutionnels, nous avions accès à d’autres informations qui paraissaient parfois contradictoires.

T. C. : La difficulté a été de “digérer” le volume d’informations provenant​ de sources diverses, officielles ou non, s’agissant de réacteurs pour lesquels l’IRSN n’avait pas d’éléments détaillés (plans, conception…). Une information brute prise isolément n’est pas pertinente : il faut savoir la comparer au reste pour l’interpréter au ​​​​mieux afin d’aboutir à une compréhension suffisante de la situation.

Y. M. : Il m’aurait semblé intéressant qu’un regard croisé entre l’IRSN et des experts indépendants extérieurs soit porté sur cette “digestion” de l’information, qui aura finalement été confinée à la cellule de crise de l’IRSN. Je reste encore avec des interrogations sur l’analyse de l’IRSN, par exemple sur l’état des piscines d’entreposage du combustible. 

De droite à gauche : Yves Marignac, Thierry Charles, Olivier Isnard © Grégoire Maisonneuve/IRSN  

Doit-on suspecter que tout n’a pas été d​it ?​​

T. C. : Cette crainte est sous-jacente, quoi qu’on dise ou fasse. Il faut bien comprendre que les informations dont nous disposions étaient parfois très parcellaires. Il nous fallait donc rester prudents. Ce fut le cas pour les piscines d’entreposage de combustibles usés, que nous avons dès le début identifiées comme étant un enjeu majeur en termes d’impact possible de l’accident. Nous l’avons suivi de près mais, faute d’informations, nous avons eu des difficultés à établir un diagnostic d’état de leur inventaire en eau, nécessaire pour réaliser un pronostic fiable d’évolution du comportement des combustibles contenus.

Par ailleurs, en situation de crise, les forces vives sont avant tout consacrées à la compréhension de l’accident et à l’évaluation de son évolution. Il n’est pas toujours facile de communiquer rapidement, d’autant plus que, par essence, un accident est une situation très évolutive !

O. I. : Nous avons étudié toute une série de scénarios, notamment au regard des rejets liés aux piscines. Mais ce travail d’anticipation n’a pas vocation à être publié : il soutient la conduite opérationnelle du centre technique de crise de l’IRSN, pour anticiper les conséquences en France et aussi au Japon. Tout dire en temps réel, même ce qui est incertain, n’aide pas à la gestion de crise, et peut au contraire la desservir.

Y. M. : J’aurais, pour ma part, apprécié avoir accès à toutes ces données, afin de mieux jouer mon propre rôle d’expert, ou de les relayer aux associatifs japonais, pour qui certaines analyses de l’IRSN ont été très utiles.

 

Le devoir d’information de l’IRSN dépasse-t-il le territoire français ?

Y. M. : Face à un accident comme celui-là, il y a, selon moi, une responsabilité internationale. Les experts ont le devoir de transmettre l’ensemble des informations entre leurs mains et de pointer du doigt ce qui leur semble poser problème ; comme, pour moi, l’insuffisance des mesures prises pour les territoires contaminés.

T. C. : Je serais moins catégorique. Si le rôle franco-français de l’Institut est très clair, l’IRSN me semble bien moins légitime au Japon ! Pour deux raisons : d’abord, le Japon est un pays nucléarisé compétent, qui n’a pas de leçons à recevoir de nous ; et surtout, il est très difficile de se faire une idée précise quand près de 10 000 km nous séparent du lieu de l’accident ! 

Pour en revenir aux territoires contaminés, on peut difficilement appréhender de manière précise, à distance et en temps réel, les risques liés à l’alimentation, en l’absence de connaissance des mesures prises par les autorités sur le terrain.  

O. I. : Il faut en effet connaître la météo locale avec certitude car, selon que le temps est sec ou humide, le marquage au sol est très différent. Et nous ignorons également les habitudes de consommation.

T. C. : Notre volonté n’est pas de cacher de l’information, mais nous ne voulons pas faire d’erreurs ! En situation d’urgence, et face à un volume de données parfois contradictoires, il faut savoir rester humble et prudent.

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Notes :

1- Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité.
2- Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest. 

 

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